De 1997 à 2003, j’ai écrit mon ouvrage Star Trek : Technologies of Disappearance. J’étais un expatrié américain vivant en Allemagne, travaillant comme développeur de logiciels indépendant. Je me considérais comme un penseur de gauche s’inscrivant dans la tradition de l’École de Francfort et de sa théorie sociale critique. Je souhaitais cerner les racines de ma passion pour Star Trek. Il me semblait qu’il existait deux approches traditionnelles pour étudier la culture populaire. D’une part, dans la lignée d’Adorno et de Horkheimer, on pouvait parler d’une « industrie culturelle » qui manipule les consciences au service des valeurs du capitalisme et de la « société du spectacle » comme l’appelait Guy Debord. D’autre part, dans la lignée de l’ouvrage d’Henry Jenkins, on pouvait considérer Star Trek comme un espace participatif où les fans, fascinés par la science-fiction, écrivent leurs propres histoires et enrichissent le récit.
Pour intervenir dans ce dualisme, j’ai développé une approche qui combine le concept de marchandisation d’Adorno et l’accent mis par Jenkins sur la co-créativité des spectateurs. J’ai écrit sur la tension critique entre la remarquable richesse des idées philosophiques présentes dans les épisodes de La Série originale, La Nouvelle Génération, Deep Space Nine et Voyager, et la récupération ou la cooptation symétrique de ces idées par l’industrie officielle de Star Trek. J’ai remarqué que les synopsis des épisodes sur le site web Star Trek de Paramount Pictures résumaient les histoires en conformité avec des principes libéraux-humanistes plutôt que de montrer la moindre prise de conscience des implications post-humanistes, hypermodernistes, hyperréalistes, liées à la théorie des cyborgs et cyberféministes des histoires elles-mêmes. Les détenteurs des droits de propriété intellectuelle de Star Trek ont réduit l’androïde Data à un personnage à la manière de Pinocchio qui aspire à devenir humain, plutôt que de le considérer comme un androïde revendiquant le droit à une identité autonome. De même, l’arc narratif de Seven of Nine est officiellement intitulé « Devenir humaine » plutôt que de reconnaître l’ambivalence complexe entre les désirs du personnage de « devenir humaine » et de « rester ou redevenir Borg ». L’industrie Star Trek coexiste dans une tension critique avec les récits originaux profonds écrits par de grands auteurs de science-fiction.
Aujourd’hui, nous sommes plongés au cœur d’une polycrise et de ses conséquences dangereuses liées à l’Anthropocène. La crise est à la fois écologique, économique, politique et sociale. On assiste à la désintégration des écosystèmes, à l’érosion de la démocratie, au désastre de la « post-vérité », ainsi qu’à la montée de l’extrême droite, du militarisme et du fascisme. À mon sens, l’élément déterminant de cet assemblage dystopique est notre système économique. C’est le capitalisme algorithmique, dominé par les grandes entreprises, porté par les technologies de pointe et renforçant le pouvoir des milliardaires qui est le coupable. Une autre part importante du problème réside dans le champ idéologique stagnant et désorienté qui résulte des échecs des penseurs et des mouvements de gauche ayant tenté de concevoir une alternative au capitalisme au XXe siècle. Comme l’a dit le théoricien de la culture Mark Fisher, il est désormais plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme.
La plupart des récits de science-fiction à la télévision et au cinéma sont dystopiques et apocalyptiques. Star Trek est l’un des rares grands textes transmédiatiques à présenter une vision utopique d’une société et d’un système économique post-capitalistes. Le communisme, au sens d’une planification économique centralisée et dirigée par l’État, a clairement échoué. Le capitalisme tel qu’il existe réellement est en train d’échouer. Nous avons besoin d’une réflexion créative sur un nouveau système économique, et Star Trek nous inspire.
Nous vivons aujourd’hui à l’ère hypermoderne, où les technologies numériques de pointe ont été déployées pour renforcer le pouvoir et le contrôle du capitalisme algorithmique et des grandes entreprises sur la société et sur nos vies. Star Trek offre une vision alternative et porteuse d’espoir de l’avenir, dans laquelle les technologies ont été conçues et mises en œuvre de manière totalement différente au sein d’un système économique post-capitaliste, post-pénurie, à la fois pragmatique et utopique, caractérisé par l’égalité multiraciale et multi-espèces, une mondialisation ascendante, un monde sans guerre, la fin de la logique consistant à échanger un travail acharné contre la survie, et le découragement de l’accumulation de richesses.
Les épisodes, les dialogues et les technologies qui évoquent le plus clairement la culture et le système économique post-capitalistes de la Fédération des Planètes Unies sont bien connus. La première étape de mon argumentation consiste à passer en revue certains de ces repères textuels familiers. Il y a les réplicateurs, qui matérialisent la nourriture et l’équipement (préfigurés par les imprimantes 3D numériques et la fabrication additive actuelles). Il y a une énergie illimitée disponible grâce aux réacteurs à matière-antimatière et au moteur à distorsion. La deuxième étape consiste à examiner certains principes philosophiques et éthiques fondamentaux de Star Trek, tels que « l’échange symbolique », « l’incertitude radicale », la reconnaissance de l’altérité et les limites de l’humain. Ces principes peuvent être résumés sous la forme d’une philosophie post-humaniste. Son aspect le plus significatif est sa position non conventionnelle à l’égard de l’intelligence artificielle. Dans la troisième étape, je fais le lien entre la philosophie et l’économie. En reliant le posthumanisme philosophique de Star Trek à son système économique post-capitaliste, nous pouvons préciser la conception du cadre de marché décentralisé de la Fédération que j’appelle « anarchisme technologique ».
C’est dans l’épisode « La Zone Neutre » de La Nouvelle Génération que nous découvrons l’économie de Star Trek. L’équipage de l’Enterprise-D découvre une capsule spatiale provenant de la Terre, datant de la fin du XXe siècle. Dans le cadre d’un projet transhumaniste, mais non post-humaniste – la différence entre les deux est cruciale –, Ralph Offenhouse et quatre autres ont été cryogénisés afin d’être ramenés à la vie lorsque des techniques de réanimation et des traitements médicaux pour leurs maladies auront été mis au point. Offenhouse est ramené à la vie. C’est un riche homme d’affaires. Sa préoccupation porte sur le sort de ses investissements financiers. Il exige de prendre contact avec ses banquiers et ses avocats.
Le capitaine Jean-Luc Picard : « Votre avocat est mort depuis des siècles… Beaucoup de choses ont changé au cours des trois cents dernières années… Les gens ne sont plus obsédés par l’accumulation de biens. Nous avons éliminé la faim, le dénuement, le besoin de possessions. Les besoins matériels n’existent plus. »
Offenhouse : « Que va-t-il nous arriver ? Il n’y a plus aucune trace de mon argent. »
Picard explique que le défi actuel de l’humanité consiste à se développer et à s’enrichir.
Le film Star Trek : Premier Contact dépeint le moment charnière de l’« histoire du futur » de Star Trek lorsque, en 2063, Zephram Cochrane invente la technologie de voyage plus rapide que la lumière et effectue le premier vol à propulsion warp autour du système solaire, ce qui incite les Vulcains à reconnaître que la civilisation terrestre est suffisamment mûre pour apprendre les principes de paix de la Fédération. Le capitaine Picard, qui a voyagé dans le temps jusqu’au milieu du XXIe siècle pour empêcher les maléfiques Borgs cybernétiques d’altérer le cours de l’histoire en sabotant le vol de Cochrane, prononce un discours similaire à l’intention de la compagne de Cochrane, Lily Sloane, au sujet du système économique du futur:
« L’économie du futur est quelque peu différente. Vous voyez, l’argent n’existe pas au XXIVe siècle. L’acquisition de richesses n’est plus le moteur de nos vies. Nous travaillons à nous améliorer nous-mêmes et à améliorer le reste de l’humanité. »
Dans la chronologie de Star Trek, le réveil de l’humanité face à la polycrise qui a culminé avec la Troisième Guerre mondiale, est symbolisé par les événements monumentaux de 2063. Dans First Contact, la voie de sortie de cette crise est liée à une refonte du système économique au-delà du capitalisme des grandes entreprises.
Un épisode qui illustre la différence entre la vision transhumaniste de la Silicon Valley et la pensée occidentale conventionnelle, d’une part, et la philosophie post-humaniste de Star Trek, d’autre part, est « The Measure of a Man », l’histoire du procès de Data.
Parmi les autres exemples majeurs d’entités dotées d’intelligence artificielle qui acquièrent une conscience de soi et luttent pour leurs droits existentiels, on peut citer le docteur holographique de Voyager et le professeur Moriarty des récits de Sherlock Holmes, qui sort de l’holodeck pour entrer dans le monde physique.
Dans “The Measure of a Man,” Bruce Maddox illustre parfaitement des présupposés transhumanistes non examinés. Maddox adhère à une séparation stricte entre l’esprit et le corps. Il ne comprend pas que le cerveau positronique de Data est incarné. Maddox part du principe qu’en tant qu’humain rationnel, il se situe au sommet de la hiérarchie des êtres. Maddox présume savoir ce qu’est la conscience et la pensée chez les humains. Mais lorsqu’on le met au pied du mur, Maddox est incapable de définir la conscience, la pensée ou la sensibilité [sentience].
Le transhumanisme consiste, pour l’individu possessif et égocentrique, à améliorer ses propres capacités grâce à des extensions technologiques, à devenir un surhomme ou à vivre éternellement, ou encore à transférer sa conscience désincarnée – qui n’existe même pas – dans un réseau cloud, un congélateur cryogénique ou une enveloppe robotique. Le transhumanisme n’a rien à voir avec les relations ni avec la transformation de la relation à l’autre : les autres personnes, la nature, les technologies. C’est précisément de cela que traite le posthumanisme.
Maddox souhaite démonter Data. Il espère résoudre le problème de la résistance électrique en examinant le cortex antérieur. En cas de succès, l’expérience conduirait à une percée permettant de reproduire Data. Starfleet pourrait créer un nombre illimité d’androïdes destinés à être déployés en tant que cyborgs lors de missions à bord de vaisseaux stellaires.
Data s’oppose à la procédure proposée. Il est convaincu que cette tentative de micro-ingénierie entraînerait l’extermination de la vie et de la personnalité qu’il a acquises au fil de ses années d’expérience, fondées sur le principe de rétroaction. Les qualités ineffables de ses souvenirs seront perdues lors de leur transfert temporaire vers un support de stockage informatique. Ses souvenirs seront « réduits à de simples faits stériles relatant les événements».
Une audience est convoquée pour déterminer le statut juridique de Data et établir s’il dispose des mêmes droits que les autres membres du personnel militaire et les citoyens.
Le capitaine Louvois, présidant le procès, statue que condamner l’androïde au statut de bien serait contraire à l’éthique et illégal. Il s’agit de la philosophie post-humaniste de Star Trek.
Le posthumanisme signifie que l’Homme, pensant de manière rationnelle et produisant industriellement, n’est plus le centre du monde. Le posthumanisme concerne les agents non humains et notre relation à eux. Nous pouvons alors concevoir le lien entre le posthumanisme et le post-capitalisme. L’historiographie de science-fiction de la Star Trek sert de métaphore à un groupe de réflexion planétaire [Planetary Think Tank]. Pour aider l’humanité à dépasser la polycrise, un collège transdisciplinaire de penseurs se réunit pour repenser l’organisation de la vie sociale, économique et technologique.
La question se pose de savoir comment l’humanité a fait naufrage et comment s’en sortir. Premièrement, il y a la philosophie du posthumanisme. Deuxièmement, l’accent est mis sur les entités technologiques artificielles qui acquièrent une conscience de soi et une autonomie. Troisièmement, il existe des discours inspirants et des technologies qui favorisent l’économie post-capitaliste. L’idée centrale qui se dégage logiquement de cette réflexion commune sur ces trois aspects est celle d’un système futur de production, de distribution, de consommation et d’échange impliquant des hyperobjets intelligents semi-vivants et autonomes. Il devrait y avoir une dimension économique des systèmes décentralisés n’appartenant ni aux particuliers ni aux pouvoirs publics. La manière dont ce troisième secteur de l’économie fonctionnerait constitue un domaine crucial de recherche et d’approfondissement.
Le système économique idéal de demain comportera trois dimensions : une dimension capitaliste pour la libre entreprise, la concurrence et la récompense de la réussite ; une dimension socialiste dans laquelle l’éducation, les soins de santé, le logement garanti, le revenu de base, et d’autres droits humains universels sont gérés par l’État ; et une troisième dimension, appelée « anarchisme technologique ». La dimension capitaliste de l’économie est nécessaire mais doit être limitée. Il devrait y avoir un secteur socialiste, lui aussi nécessaire et limité.
Le post-capitalisme n’est pas de l’anticapitalisme. Le « dépassement » du capitalisme doit être socialiste et anarchiste, tout en intégrant certains de ses principes. Le capitalisme démocratique n’est pas identique à notre capitalisme monopolistique.
L’économiste français Thomas Piketty expose une vision du post-capitalisme qu’il qualifie de « socialisme participatif ». Celle-ci prévoit un partage démocratique du pouvoir entre les salariés au sein des entreprises, l’octroi de subventions publiques aux start-ups et des améliorations dans le domaine de l’éducation.
Star Trek n’est pas seulement d’extrême gauche. Il est également libéral. En philosophie politique, il met en évidence l’alliance impossible entre l’anarchisme et le capitalisme libéral. La propriété privée existe toujours au XXIVe siècle, comme en témoignent le restaurant de Sisko à la Nouvelle-Orléans et les vignobles du Château Picard. Nous avons besoin à la fois d’un socialisme démocratique et d’un capitalisme démocratique.
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